Les intrigues de Fouche pendant les Cent-Jours : la vision de Fleury de Chaboulon

Fleury de Chaboulon이 본 백일천하 동안의 Fouche의 간계

  • cc icon
  • ABSTRACT

    이 논문은 백일천하(1815년 3월-7월)기간 중 비트롤 남작과의 거래에서 나폴레옹의 경찰장관이었던 조셉푸쉐의 연루가능성에 대하여 나폴레옹체제의 전직 고위관리였던 플뢰리 드 샤불롱의 관점을 연구하였다. 이 논문에서는 “플뢰리 드 샤불롱은 그의 회고록에서 푸쉐를 어떻게 소개하는가? 비트롤 남작과의 거래라는 것은 정확히 무엇을 이야기하는가? 그리고 플뢰리의 관점은 과연 편파적이며, 푸쉐의 흑역사에 무슨 영향을 미치는가?” 등에 대하여 고찰한다.

    앞서 나열한 문제들에 대한 답을 찾기 위해 첫 번째 부분에서는 Fleuryde Chaboulon의 회고록과 열렬한 나폴레옹 옹호주의를 잘 보여주는 저자의 전기, 그리고 회고록 안에 씌여진 특별하지만 조금은 모호한 백일천하의 역사적 배경 등을 살펴본다.

    두 번째 부분에서는 비트롤과의 거래의 세부사항을 저자의 증언을 토대로 재구성한다. 이 거래에 대하여 좀 더 자세하게 이야기하자면 루이18세가 왕좌를 재탈환할 경우, 푸쉐 장관이 자신의 권력을 유지하기 위하여 루이18세와 Gand에 유배된 왕당파들(루이18세의 지인들)과 맺은 비밀동맹을 일컫는다. 비정상적인 이 동맹은 왕당파의 전 고위관리이자 루이18세의 지인인 비트롤 남작을 구해주는 대신 미래에 들어설 왕당파 정부에서 푸쉐가 자신의 관직을 보장받는 것이다. 그렇지만 푸쉐가 원하는 대로 일이 진행된다하더라도, 푸쉐를 증오하는 왕당파들 때문에 결국에는 푸쉐의 경력에 마이너스가 되는 결과를 맞게 된다.

    마지막 세 번째 부분에서는 푸쉐를 바라보는 샤불롱의 부정적 시각에 대하여 살펴본다. 첫 째로 우리는 샤불롱의 어조를 통해 푸쉐의 검은 전설에 대한 그의 부정적 시각을 확인할 수 있다.(Fleury는 실제로 전 경찰 장관이었던 푸쉐를 배신자로 간주한다.) 하지만 둘째로 우리는 저자의 편파적인 판단에 반하는 여러 정황들을 통해 오히려 푸쉐는 통찰력 있고 지혜롭다는 것을 알아낼 수 있다. 결국 우리는 푸쉐의 행동들을 이해할 수 있다는 결론에 다다르게 된다.

    이러한 여러 가지 사실들을 통하여 볼 때 우리는 역사의 진실을 찾아내기란 늘 어렵다는 것을 배울 수 있으며, 특별한 인물 즉 한 영웅의 신화를 믿는 것은 매우 쉽다는 것 또한 알 수 있다.

  • KEYWORD

    나폴레옹 , 조셉 푸쉐 , 백일천하 , 루이18세 , 비트롤 남작

  • 1. Introduction

    Nul autre personnage que Napoléon a incarné le prototype du Grand Homme et a bénéficié d’une légende importante. Hélas, la puissance de cette dernière tend à reléguer en arrière-plan les autres acteurs historiques de la période du Premier Empire (1804-1815) et parfois, à les caricaturer : nous pensons ici à des personnes comme Talleyrand, Murat, Bernadotte… Et puis il existe un personnage que l’on a sans doute caricaturé plus que nul autre : Joseph Fouché(1759-1820).

    Aux yeux du grand public, Joseph Fouché apparaît comme le ministre de la Police le plus redoutable qui n’ait jamais existé, une sorte de créateur avant l’heure des polices totalitaires du XXe siècle(Gestapo et NKVD)1). Certes, quelques penseurs et artistes (Balzac, Germaine de Staël, la mémorialiste Victoire de Chastenayou,l’historien Louis Madelin) ont tenté de le réhabiliter et de le comprendre en détail. Mais dans la plupart des cas, nous devons admettre que « la légende noire2) » l’emporte chez Fouché.

    L’on sait combien l’Histoire est perméable aux émotions et peut rapidement dégénérer en mythe (cas de Napoléon) et devenir ennemi de la vérité historique – « Le satanique ennemi de la véritable histoire : la manie du jugement » écrivait à juste titre le grand historien Marc Bloch. Le présent article vise à démontrer un exemple de ce problème par la description de l’affaire du baron de Vitrolles, qui a eu lieu durant les Cent-Jours (mars-juillet 1815) et qui a amené les contemporains de Joseph Fouché – dont l’auteur ici analysé, Fleury de Chaboulon –, à céder à un parti-pris subjectif.

    Les questions que pose l’affaire et auxquelles nous répondrons sont les suivantes : en quoi consiste exactement l’affaire du baron de Vitrolles ? Comment participe-t-elle à la légende noire de Fouché ? Et enfin, quelles leçons nous aide-t-elle à tirer sur le plan historique?

    Pour y répondre, nous aborderons d’une part la présentation générale du document, de l’auteur et du contexte, d’autre part,  l’affaire Vitrolles avec le rôle joué par Fouché et ses multiples conséquences. Et enfin, dans une dernière partie, nous tenterons  d’analyser objectivement l’attitude spécifique de Fouché et de différencier la légende noire de la réalité historique.

    1)Jean Tulard, Joseph Fouché, Fayard, Paris, 1998, p.385.  2)Emmanuel de Waresquiel, Fouché, Les silences de la pieuvre, Tallandier/Fayard, Paris, 2014, p.667.

    2. L'auteur et le contexte

       2.1 Le document, l'auteur et le sujet

    2.1.1. L'ouvrage

    L’ouvrage3) qu’examine le présent article appartient au registre autobiographique et plus précisément des Mémoires. Subjectif par essence, il relève des textes divers (mémoires, autobiographies, essais …) promouvant la légende napoléonienne et dont le modèle est le Mémorial de Las Cases4). Par ailleurs, le titre de notre ouvrage « L’histoire de la vie privée (…) de Napoléon », très subjectif, suggère un parti-pris en faveur de Napoléon – impression qui, comme nous le verrons, s’avérera fondée.

    Long de 816 pages, les Mémoires se divisent en deux volumes, de 400 pages environ. Ils abordent les Cent-Jours avec l’oeil et les impressions de l’auteur qui a eu l’opportunité de fréquenter Napoléon. Ils débutent par la première abdication de l’Empereur en 1814 et s’achèvent par le retour de Louis XVIII à Paris, le 8 juillet 1815. Le premier volume, qui s’étend jusqu’à mai 1815, accorde une large place à la thématique du « vol de l’aigle » (le retour triomphal de Napoléon au pouvoir au début des Cent-Jours) ainsi qu’aux premières réformes mais aussi difficultés (défections militaires internes à la France, accueil hostile de la population) que l’Empereur doit surmonter jusqu’à mai 1815. Le deuxième volume, de son côté, nous dévoile les intrigues de Fouché, les dernières réformes de Napoléon (l’Acte additionnel aux Constitutions de l’Empire), la préparation de la guerre et la bataille de Waterloo ainsi que les nombreuses péripéties qui suivent la défaite de Napoléon.

    Le découpage chronologique général des Mémoires (qui débutent par l’abdication de l’empereur en 1814 et s’achèvent par le retour à Paris de l’héritier des Bourbons), semble suivre les péripéties de l’Empereur et nous suggère un manque d’objectivité. Le lieu de publication de l’ouvrage – Londres, ville étrangère qui échappe à la censure – conforte l’idée que le texte n’est pas neutre politiquement. De même, l’année de publication – 1820 – nous incline à considérer l’ouvrage comme partisan. 1820 constitue en effet une date-charnière importante : non seulement, la légende napoléonienne commence à prendre de l’ampleur, prenant le pas sur la légende noire5), mais en plus, elle marque la fin de l’expérience libérale tentée par Louis XVIII, qui lui préfère alors une politique réactionnaire, en mesure de plaire aux ultraroyalistes6). Une politique qui ne peut qu’exacerber l’hostilité des opposants – auxquels appartient notre auteur, qui est bonapartiste.

    2.1.2. L'auteur

    L’étude de la biographie de notre auteur aide à comprendre son regard favorable sur Napoléon. Comme il nous l’apprend dans la préface à ses Mémoires7), Fleury de Chaboulon (1779-1835) a exercé sous l’Empire des postes prestigieux de haut-fonctionnaire - « Ex-Secrétaire de l’Empereur Napoléon et de son cabinet, Maître des Requêtes en son Conseil d’Etat ». Il a également reçu des distinctions napoléoniennes caractéristiques – « Officier de la Légiond’Honneur » et « Chevalier de l’Ordre de la Réunion »8) ; son intégration au régime impérial est complète.

    De même, nous remarquons qu’il a été auditeur au conseil d’Etat – organe caractéristique du régime napoléonien qui visait à créer une élite entièrement dévouée à l’Empereur et qui composait un corps de réserve voué au recrutement des préfets9). Le profil de notre auteur évoque bien une figure typique de l’élite napoléonienne, à l’image d’un Cambacérès ou d’un député du Corps législatif. Son titre de « baron » signe par ailleurs son appartenance à la noblesse impériale – idée chère à Napoléon de créer une noblesse nouvelle10), qui mêlerait bourgeoisie et l’ancienne aristocratie proche des Bourbons11).

    La trajectoire personnelle de Fleury de Chaboulon témoigne pareillement d’une loyauté sans faille envers Napoléon. Fleury est d’abord l’un de ceux qui a informé l’empereur exilé à l’Île d’Elbe de la situation en France et qui l’a ainsi encouragé à s’évader de l’île méditerranéenne12). A l’inverse d’autres fonctionnaires qui choisiront le camp royaliste ou républicain, pas une seule fois la loyauté de  Fleury de Chaboulon ne se démentira durant les Cent-Jours ; une droiture qui atteste clairement de ses sentiments bonapartistes et qui rappelle les « inconditionnels » de l’Empereur comme le général Bertrand ou Savary. Comme beaucoup d’ex-dignitaires napoléoniens, après la chute de la Restauration, Fleury servira politiquement le régime louis-philippien – jusqu’à sa mort en 1835, il sera député de la Meurthe13).

    Son existence comblée d’honneurs et de réussite nous aide à saisir toute la reconnaissance que Fleury témoigne à l’égard de l’empereur  dans sa préface14), tout comme ses abondantes louanges15). Notre auteur est un fervent bonapartiste.

    2.1.3. Joseph Fouche : sujet et rapide biographie

    A plusieurs reprises dans ses Mémoires, Fleury traite de Fouché. Il lui accorde une place bien plus importante que Louis XVIII, le rival politique de Napoléon, ou qu’un proche de l’Empereur.

    La raison en est simple : en tant que ministre de la police, Fouché (1759-1820) est un acteur incontournable du régime napoléonien des Cent-Jours. Et comme nous le savons, il est une figure centrale de la Révolution et de l’Empire16) ; son efficacité de ministre de la Police, tant pour ses actions contre les opposants que pour son soutien (notamment dans sa politique vis-à-vis de la presse17), est reconnue. Mais il est d’autant plus incontournable pour l’historien qu’il n’a pas peur de profiter d’une certaine indépendance et de défier son maître Napoléon.

    Ainsi, Fouché participe-t-il au complot de 1808 avec Talleyrand – des conciliabules au cours desquels les deux dignitaires envisagent la mort de l’empereur et voient dans le maréchal Murat un possible remplaçant18). Ainsi, afin de contrer l’expédition britannique àWalcheren, dans le royaume de Hollande, Fouché joue-t-il en 1809 un rôle analogue à celui d’un « chef d’Etat » (Jean Tulard) en faisant armer les gardes nationales françaises et en nommant général-enchef des troupes françaises stationnées à Anvers le maréchal Bernadotte (personnage guère aimé de l’Empereur). Dans une certaine mesure, cet acte ambigu nous amène à considérer Fouché, à la suite d’Etienne de Waresquiel, comme un possible rival de Napoléon19). Par la suite, d’autres affaires20), moins spectaculaires mais tout aussi graves, démontreront sa capacité à braver Napoléon.

    Cet esprit de détachement à l’égard de l’empereur prendra tout son relief au cours des Cent-Jours et nous permet de mieux comprendre les réticences de l’auteur vis-à-vis de Fouché.

       2.2 Le contexte historique

    La période que retranscrit Fleury de Chaboulon dans ses Mémoires, période dite des « Cent-Jours » (selon sa vision, 1ermars-8 juillet 1815), consacre un épisode historique avant tout dominé par l’incertitude. Celle-ci s’exprime d’abord par le retour stupéfiant de Napoléon, que les contemporains étaient loin d’anticiper21) ; la réaction des autorités, la confusion qui règne chez les élites22) et la fuite rocambolesque de Louis XVIII de Paris, le 19 mars de l’année 181523) montrent l’état de surprise partagé par chacun.

    L’incertitude de la période s’affiche également par le caractère inéluctable de la guerre : à peine est-il revenu au pouvoir que Napoléon se voit décréter sa « mort civile » par les Etats réunis au Congrès de Vienne. Les gouvernements alliés n’admettent pas son retour au pouvoir et comptent bien l’en chasser par les armes24). Dès lors, Napoléon n’a d’autre choix que d’anticiper la guerre, guerre dont le résultat déterminera le sort de la France et de l’Europe –l’Histoire est en quelque sorte suspendue.

    Tout pareillement, sur le plan intérieur, la situation est fragile et incertaine : si Napoléon peut se féliciter de l’accueil chaleureux de certaines populations et du soutien de ses partisans, il doit d’abord composer avec des populations inquiètes et lasses des guerres du Premier Empire ; il doit aussi ménager, à l’ouest de la France, des populations au passé chouan25).

    Et il doit tenir compte de ses adversaires multiples : outre les forces de gauche – républicains, jacobins et libéraux26) - il y a les forces de droite, que composent les royalistes. Parmi eux, on trouve les ultraroyalistes ou ultras (fidèles à Louis XVIII et à Monsieur,exilés à Gand) mais également les orléanistes (le duc d’Orléans est alors en Angleterre).

    Autant de rivaux qui attendent de conquérir la place suprême. Tout en participant aux hésitations de la période, ils questionnent sur l’après. Si Napoléon est vaincu par les Alliés, qui lui succèdera ? La solution royaliste de type bourbonien – Louis XVIII – n’a en effet rien d’assuré : mis en échec par le retour inopiné de Napoléon, l’homme qui est redevenu un simple candidat au trône de France n’est guère estimé des alliés ; certains, comme la Russie tsariste, doutent de ses capacités27) et penchent même vers la solution orléaniste28).

    Ce contexte, compliqué au possible, ne peut que favoriser les intrigues – et c’est précisément ce à quoi se livre Fouché avec l’affaire du baron de Vitrolles.

    3)Pierre-Alexandre-Edouard Fleury de Chaboulon, Les Cent-Jours,Mémoires pour servir à l’histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815, Tome I et II, Imprimerie de C. Roworth, Londres, 1820.  4)Jacques-Olivier Boudon, Histoire du Consulat et de l’Empire, 1799-1815, Perrin, Paris, 2003, p.436.  5)Jacques-Olivier Boudon, Jacques-Olivier Boudon, La France et l’Europe de Napoléon, Armand Colin, Paris, 2006, p.313.  6)Serge Berstein, Pierre Milza, Histoire du XIXe siècle, Hatier, Paris, 1996, p.110.  7)Pierre-Alexandre-Edouard Fleury de Chaboulon, Vol. II , op.cit., p.2.  8)Ibid., p.2.  9)Jacques-Olivier Boudon, op.cit., p.205.  10)Jean-Paul Bertaud, La France de Napoléon, 1799-1815, Messidor/Editions sociales, Paris, 1987, p.145.  11)Jean Tulard, Napoléon ou le mythe du sauveur, Fayard, Paris, 1987, p.325.  12)Jacques-Olivier Boudon, op.cit., p.293-294.  13)Robert (Adolphe), Cougny (Gaston), « Pierre, Alexandre, Edouard Fleury de Chaboulon, Mandats à l’Assemblée nationale ou à la Chambre des députés » in Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889, disponible sur le site Internet de l’Assemblée nationale.  14)Pierre-Alexandre-Edouard Fleury de Chaboulon, Vol. II, op.cit., p.XIIJ.  15)« (…) cette activité, cette force, cette chaleur d’âme, ces inspirations brillantes et ces déterminations soudaines qui n’appartiennent qu’aux hommes extraordinaires, qu’aux hommes de génie » écrit-il (Pierre-Alexandre-Edouard Fleury de Chaboulon, Vol. II, op.cit., p.IIJ).  16)Centrale dans la Révolution par le rôle qu’il a joué à Lyon en tant que représentant de la Convention (surnommé « le mitrailleur de Lyon »), centrale pour avoir participé, en coulisses, à la chute de Robespierre et pour avoir été pendant le Directoire le ministre de la Police. Figure centrale du Premier Empire pour avoir poursuivi la gestion de ce ministère central dans la politique du Premier Empire.  17)Emmanuel de Waresquiel, op.cit., p.420-421.  18)Thierry Lentz, Nouvelle Histoire du Premier Empire, Napoléon et la conquête de l’Europe, Tome I, Fayard, Paris, 2002, p.428-431.  19)Ibid., p.451.  20)Citons l’affaire Ouvrard de 1810 qui amènera Napoléon à le disgracier.  21)Aurélien Lignereux, « Il revient ! Qu’en pensent les Français ? » in L’Histoire n°401, Juillet-Août 2014, p.40-41.  22)Emmanuel de Waresquiel, Benoît Yvert, Histoire de la Restauration, 1814-1830, Editions Perrin, Paris, 2002, p.107.  23)Ibid., p.111.  24)Emmanuel de Waresquiel, Benoît Yvert, op.cit., p.121-122.  25)Jacques-Olivier Boudon, Histoire du Consulat et de l’Empire, op.cit., p.431.  26)Jean Tulard, Napoléon, op.cit., p.431.  27)Ibid., p.125.  28)Ibid., p.127.

    3. Les intrigues de Fouche : l'affaire du baron de Vitrolles

       3.1. L’affaire du baron de Vitrolles

    La première mention de l’affaire du baron de Vitrolles apparaît au coeur du premier volume lorsque Fleury de Chaboulon évoque la capture du duc d’Angoulême – le neveu-même de Louis XVIII, une personnalité royaliste – par les troupes napoléoniennes. Avec cette prise exceptionnelle, Napoléon entend marchander avec la Cour exiléeà Gand. L’idée est simple : en échange de la libération du duc d’Angoulême, Napoléon entend acquérir les « diamans (sic) de la couronne » de France qui, aux dires de Fleury, « représentaient une valeur de quatorze millions » de francs29).

    Au passage, Fouché, avec l’habileté qui le caractérise, en profite pour s’introduire dans ce marchandage ; pour mieux convaincre les royalistes d’y céder, il n’hésite pas à augmenter les enchères : « le duc d’Otrante [Fouché] proposa à l’Empereur de donner M. de Vitrolles par-dessus le marché, si l’on voulait restituer [les diamants de la Couronne] ; l’Empereur y consentit très volontiers30) ». Et c’est à cet instant précis que Fouché entame une alliance secrète avec les royalistes, exilés à Gand : « Le duc d’Otrante entama une  négociation à cet égard, qui n’eut d’autre résultat que de lui procurer l’occasion de correspondre plus à son aise avec Gand31) ». Le geste de Fouché est grave car il est alors le ministre de la Police de Napoléon. Et il abuse d’un prétexte officiel pour réaliser des plans  personnels.

    Laissons Fleury nous décrire Vitrolles, ce personnage que Fouché a ajouté dans le marchandage : « le parti royal à Nismes et à Toulouse s’était dissous sans résistance ; (…) M. de Vitrolles, chef du comité d’insurrection [royaliste], avait été arrêté32) ». Vitrolles  était donc un meneur d’hommes, une sorte de général qui avait organisé une insurrection. Mais il était également une figure royaliste éminente ; après un passé tumultueux pendant lequel il servit dans l’armée de Condé, il avait rallié (comme d’autres émigrés royalistes)le régime napoléonien pour y exercer un poste de haut-fonctionnaire – la direction des bergeries impériales33).

    Néanmoins, lorsqu’il sentit le vent tourner en 1814, il choisit à nouveau de servir la cause royaliste (avec « sincérité » pour Jean Tulard) et ce fut au cours de la Première Restauration qu’il prit toute son importance. Intime de Talleyrand34), il passe en effet pour être l’un des plus efficaces artisans du retour de Louis XVIII sur le trône 35). Louis XVIII lui en sut gré, et le remercia alors en lui confiant la charge de secrétaire d’Etat du conseil royal, un poste capital dans le gouvernement royaliste36). Le baron de Vitrolles est un hautfonctionnaire royaliste, membre du gouvernement, qui dispose d’un large réseau et qui est en mesure d’influencer le roi.

    Que va faire exactement Fouché avec cette personnalité ? Comment va-t-il l’utiliser ? Fleury nous livre des éléments de l’affaire dans le volume II de ses Mémoires : « On l’accusa [Fouché](…) de protéger le parti royaliste, et d’avoir rendu la liberté à l’un de ses agens (sic) les plus dévoués, le baron de Vitrolles37) ». Fouché fit donc libérer le baron de Vitrolles. Mieux encore : il intervient pour sauver la vie du noble et l’empêche de passer devant le peloton d’exécution38). Quoi de mieux que ce geste pour s’en faire un allié éternel ? Puis Fouché, comme nous le rapporte Fleury, put « envoyer journellement, à l’insu de ses collègues, des émissaires au Roi [Louis XVIII exilé à Gand]39) ».

    Ce qui nous conduit à décrire l’une des plus grandes tractations secrètes des Cent-Jours, que l’on pourrait résumer comme suit : contre la libération d’un noble puissant, qui a l’estime et l’oreille du roi exilé Louis XVIII – le baron de Vitrolles –, Fouché demande à échapper, si d’aventure Napoléon serait défait et qu’il y aurait une seconde restauration monarchique, à la vindicte des royalistes et à conserver son poste de ministre dans le futur gouvernement40) (!). Soit, résumé plus simplement : « La vie d’un homme contre un poste gouvernemental »… Nous avons là un échange digne d’un roman policier historique. Mais la suite est plus surprenante encore : l’émissaire que Fouché enverra auprès des royalistes sera l’épouse du baron de Vitrolles, Madame la baronne elle-même41) ainsi qu’un ami de Fouché, M. Gaillard, « conseiller à la cour impériale de Paris », comme nous l’apprend Etienne-Denis Pasquier – proche de Louis XVIII et futur garde des sceaux – qui a assisté à l’échange42).

    Chateaubriand, qui se trouve alors aux côtés du roi à Gand, assiste au marché secret. C’est avec une verve méprisante qu’il nous peint la manoeuvre entreprise par Fouché : « Un jour, une voiture s’arrête à la porte de mon auberge, j’en vois descendre madame la baronne de Vitrolles : elle arrivait chargée des pouvoirs du duc d’Otrante [Fouché]. Elle remporta un billet écrit de la main de Monsieur, par lequel le prince déclarait conserver une reconnaissance éternelle à celui qui sauvait M. de Vitrolles. Fouché n’en voulait pas davantage ; armé de ce billet, il était sûr de son avenir en cas de restauration. Dès ce moment il ne fut plus question à Gand que des immenses obligations que l’on avait à l’excellent M. Fouché de Nantes43) ». Chateaubriand n’est pas seul à être au courant du marché. A Gand, d’autres témoins, comme Beugnot44) ou le marquis de La Maisonfort 45)en rendent aussi compte dans leurs mémoires ou leurs autobiographies.

    Il nous est donc facile de comprendre pourquoi Fleury de Chaboulon, fervent bonapartiste, nous laisse un portrait pour le moins épicé de Fouché, nous présente Fouché comme un homme qui « excellait dans l’art de contourner les faits à sa guise46)» - un menteur professionnel – et encore remarque avec une belle acidité qu’« il lui faut de l’agitation, des dangers, des bouleversemens (sic) : de là, ce besoin de se mouvoir, d’intriguer, j’ai presque dit de conspirer, qui a jeté M. Fouché dans des écarts si déplorables et si fatals à sa réputation47) ».

    Le plus cocasse dans l’affaire – outre l’alliance de l’ex-jacobin avec les ultraroyalistes ! – est que si l’empereur Napoléon ignore ces tractations, il n’en est pas moins lucide sur les limites de la fidélité de son ministre, comme le remarque Fleury : « Si la victoire de Fleurus n’eût point été suivie des désastres de Waterloo, le premier décret qu’eût signé l’Empereur, en arrivant à Bruxelles, eût étéprobablement la destitution du duc d’Otrante48) ».

    Nous constatons à travers ce charmant « ballet de dupes » toute la partie humaine et ironique de l’affaire : Napoléon, qui se sait trompépar Fouché, attend la victoire pour le punir… Mais la victoire ne viendra pas puisque ce sera Waterloo, une défaite retentissante.

       3.2. Les consequences historiques de l'affaire du baron de Vitrolles

    Quelles sont les conséquences de l’affaire du baron de Vitrolles? Le marché secret de Fouché a-t-il réussi ? Et si oui, dans quelle mesure?

    Après avoir mentionné la défaite de Waterloo, Fleury de Chaboulon écrit de manière lapidaire : «M. Fouché fut annoncer à son nouveau maître [Louis XVIII] que tout [la défaite de Napoléon] était consommé49) ». L’intrigue de Fouché a fonctionné à merveille et grâce à l’affaire du baron de Vitrolles, Fouché conserve son poste de ministre de la Police… dans le nouveau gouvernement de la seconde restauration, résolument royaliste.

    Si Parallèlement, l’ex-ministre de Napoléon a dû effectuer d’autres manigances pour s’imposer50), l’affaire du baron de Vitrolles représente cependant la pièce-maîtresse de son retour au pouvoir ; elle est son « coup de maître ». En lui sauvant la vie, Fouché s’est fait du baron de Vitrolles un allié crucial en cette période agitée de la Seconde Restauration. Car, comme l’écrit Pasquier, le roi avait en Vitrolles une « confiance excessive »51)et « M. de Vitrolles était en rapports fort intimes avec M. Fouché, auquel il déclarait avoir beaucoup de reconnaissance pour les services qu’il en avait reçus pendant les Cent-Jours52)». Cette alliance démontre que la reconnaissance n’a parfois que faire de la politique.

    Le triomphe de Fouché se révèle toutefois de courte durée car le roi Louis XVIII, dont le retour sur le trône a été paradoxalement facilité par l’astucieux ministre, est loin d’être naïf ; il connaît Fouché – l’homme qui a voté la mort de son frère pendant la Révolution – et reprendre l’ex-dignitaire de Napoléon lui répugne. Un dégoût dont le comte Beugnot (futur ministre d’Etat pendant la Seconde Restauration) se fait le porte-voix, avec quelque exagération53). Dans cet épisode fameux, Chateaubriand, pour sa part, campe Louis XVIII en victime pleine de grandeur (et nous révèle au passage toute la répulsion que lui inspire Fouché) : « le féal régicide [Fouché], à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr54) ».

    Pendant un certain temps, celui qui passe pour un « traître » à l’égard de Napoléon, l’ex-conventionnel qui, pour sauver sa peau et son poste, a choisi de s’allier avec les Ultras, peut donc tranquillement poursuivre sa carrière. Et ce, en dépit de la Terreur Blanche et des règlements de comptes visant les anciens bonapartistes… Riche à millions et ministre du roi55), marié à une femme d’illustre famille provençale, Fouché peut entrevoir son avenir avec optimisme.

    Cependant, comme il le fera avec Talleyrand, Louis XVIII goûte peu le cynique triomphe : il saura se débarrasser de Fouché avec des manoeuvres politiques56). Vitrolles peut continuer à témoigner sa reconnaissance éternelle, cela n’empêchera pas Fouché d’être révoquépar le roi le 4 janvier 181657), d’être banni de France – il mourra à Trieste, isolé, en 1820.

    29)Pierre-Alexandre-Edouard Fleury de Chaboulon, vol I, op.cit., p.335.  30)Ibid., p.335.  31)Ibid., p.335.  32)Ibid., p.331.  33)Jean Tulard, Benoît Yvert, La Contre-Révolution, origines, histoire et postérité, Perrin, Paris, 1990, p.514.  34)André Beau, Talleyrand, chronique indiscrète de la vie d’un prince, Royer, Paris, 1992, p.257.  35)Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand : Le prince immobile, Fayard, Paris, 2006, p.437, 447.  36)Ibid., p.514.  37)Pierre-Alexandre-Edouard Fleury de Chaboulon, Vol. II, op.cit., p.340.  38)Emmanuel de Waresquiel, Fouché, Les silences de la pieuvre, op.cit., p.541.  39)Ibid., p.340.  40)Evelyne Lever, Louis XVIII, Fayard, Paris, 2012, p.393.  41)Emmanuel de Waresquiel, Benoît Yvert, op.cit., p.136.  42)Christophe Bourachot, Napoléon, La dernière bataille, 1814-1815, Témoignages, Editions Omnibus, Paris, 2014, p.516.  43)Chateaubriand, op.cit., p.343.  44)Jacques-Claude Beugnot, Mémoires du comte Beugnot, ancien ministre (1783-1815), publiés par le comte Albert Beugnot, son petit-fils, tome second, E. Dentu libraire éditeur, Paris, 1866, p.286-287.  45)Marquis de La Maisonfort, Mémoires d’un agent royaliste sous la Révolution, l’Empire et la Restauration, 1763-1827, Mercure de France, Paris, 1998, p.442.  46)Pierre-Alexandre-Edouard Fleury de Chaboulon, vol II, op.cit., p.141.  47)Ibid., vol II, p.22.  48)Ibid., vol II, p.42.  49)Pierre-Alexandre-Edouard Fleury de Chaboulon, vol II, op.cit., p.388.  50)Parmi celles-ci : création d’une commission provisoire concurrençant le Parlement, persuasion de Napoléon à abdiquer et entrevues confidentielles avec Wellington, l’homme-fort de la situation (Jean Tulard, Benoît Yvert, op.cit., p.380-381).  51)Etienne-Denis Pasquier, Mémoires du chancelier Pasquier : histoire de mon temps, publiés par M. le duc d’Audiffet-Pasquier, Tome III, Plon, 1894, p.379.  52)Ibid. p.379.  53)« (…) je présentai en même temps à sa signature l’Ordonnance de nomination de M. le duc d’Otrante [Fouché]. Le roi y jeta un coup d’oeil et la laissa tomber sur le pupitre ; la plume lui échappa des mains ; le sang lui monta au visage ; ses yeux devinrent sombres et il retomba tout entier sur lui-même comme accablé par une pensée de mort (…). Ce silence dura quelques minutes, après quoi le Roi me dit, en poussant un soupir profond : « - Il le faut donc ! allons !... » (Jacques-Claude Beugnot, op.cit., p.290).  54)Chateaubriand, tome 2, op.cit., p.387.  55)Jean Tulard, Joseph Fouché, op.cit., p.350.  56)Il le nommera ambassadeur en Saxe, à Dresde et le fait remplacer par Decazes (Ibid., p.359-360).  57)Ibid., p.363.

    4. De la legende noire au realisme

       4.1. Fouche : la legende noire

    Pour le bonapartiste Fleury de Chaboulon, l’intrigue à laquelle s’est odieusement livré Fouché avec les royalistes ne peut qu’être malveillante ; l’affaire du baron de Vitrolles compose à ses yeux une énième traîtrise du machiavélique ministre de la Police. Tout au long de ses Mémoires, notre auteur bonapartiste nous dresse de sombres portraits de Fouché, au sein desquels il souligne volontiers la flagornerie du ministre et son talent à persuader autrui pour mieux le trahir : « De tous les ministres de Napoléon, le duc d’Otrante fut celui qui, lors de son retour [de Napoléon], lui prodigua le plus de protestations de dévouement et de fidélité 58)». Et de se complaire à décrire la faiblesse de ce pauvre homme nommé Napoléon… Napoléon « subjugué par je ne sais quel charme59) [à Fouché] ». « Peud’hommes, il est vrai, possèdent, à un plus haut degré que le duc d’Otrante, le don de plaire et de persuader60) » remarque notre auteur d’une plume acide. Et d’en rajouter : « son besoin de conspirer61) », « son astuce (…), son talent62)». Sous le portrait de Fleury, Fouché se métamorphose en un être fourbe et venimeux, dénué de scrupules et qui n’attend qu’une chose : duper son prochain.

    Fleury n’est pas le seul contemporain à brosser un portrait aussi sombre qui participe à la légende noire de Fouché : Pasquier peint notre personnage comme possédant « un grand sang-froid, une grande impassibilité » (allusion discrète à la figure du reptile) et insiste sur « sa vie de conspirateur et de révolutionnaire » tout en notant que « tous [les gens alors influents] affluaient chez lui63)», soulignant son talent de persuasion. Chateaubriand reconnaît aussi ce don chez le ministre de la Police mais il le double d’une teinte totalitaire et d’un machiavélisme aigu : « Le régicide était son innocence. Bavard, ainsi que tous les révolutionnaires, battant l’air de phrases vides, il débitait un ramas de lieux communs farcis de destin, de nécessité (…) ; ne se faisant faute d’aveux effrontés sur la justice des succès, le peu de valeur d’une tête qui tombe, l’équité de ce qui prospère, l’iniquité de ce qui souffre, affectant de parler des  plus affreux désastres avec légèreté et indifférence, comme un génie au-dessus de ces niaiseries. (…) Je sortis en haussant les épaules au crime64)». Critique compréhensible lorsque nous savons que Fouché a autorisé l’exécution du cousin de l’écrivain en 1809… Enfin, parmi les autres contemporains qui animent la légende noire de Fouché, n’oublions pas Napoléon qui, depuis Sainte-Hélène, le qualifiera d’« homme à basses intrigues65) ».

    Les siècles suivants verront la légende se raffermir : l’historien Jules Michelet décrira Fouché comme « le prêtre athée, le dur Breton, le cuistre séché à l’école, tous ces traits étaient repoussants dans sa face atroce66) ». Quant à l’écrivain autrichien, Stefan Zweig,  il listera consciencieusement les critiques à l’encontre de Fouché : « Traître né, misérable intriguant, nature de reptile, transfuge professionnel, âme basse de policier, pitoyable immoraliste, aucune injure ne lui a été épargnée67) ». Même de nos jours, la légende persiste (avec par exemple le portrait sombre que l’écrivain Patrick Rambaud nous dépeint dans son roman Le chat botté).

    Parler d’une « légende noire 68)» de Fouché – Fouché que l’on classe souvent parmi « les méchants 69)» - est donc de circonstance.  Et Fleury de Chaboulon, en nous détaillant l’affaire du baron de Vitrolles, y contribue largement. Pourtant, devons-nous céder à ce jugement de valeur et considérer la légende noire comme véridique ? C’est-à-dire, dans le cadre de notre article, considérer que Fouché serait un « méchant » qui aurait dupé le « gentil » Empereur Napoléon (vision de Fleury de Chaboulon) ?

       4.2. La question du reaslime historique

    L’historien, qui se doit d’être objectif, aurait tort de se laisser influencer par le mythe. En réalité, il devrait plutôt entrevoir le ministre de Napoléon comme quelqu’un qui, dans une période troublée, se doit de réfléchir à sa propre survie. Plusieurs arguments nous amènent à avoir cette opinion.

    A la décharge de Fouché, signalons d’abord que son cas qui, aux yeux de la postérité, évoque la figure du traître, n’est pas isolé.  Fouché n’est pas le seul à avoir rallié temporairement le camp politique adverse. Il a même de grands rivaux en la matière et pas  des moindres puisque le plus spectaculaire peut-être, se trouve être Talleyrand, l’homme des coups d’Etat, qui parviendra à garder un  poste de premier plan durant la Monarchie de Juillet. Notons que plusieurs maréchaux de Napoléon n’ont pas non plus hésité à changer  de camp et à rejoindre le roi Louis XVIII – nous faisons ici référence à Marmont 70), que les Français ont surnommé le « Geusar », « traître »  en langage familier. Mais nous pourrions citer Berthier, Macdonald, Soult et Ney (qui passe de l’un à l’autre puis qui, comme nous le savons, fera le choix tragique de rallier Napoléon au début des Cent-Jours).

    Et que dire des milliers de nobles qui se sont ralliés à l’Empire napoléonien et ont abandonné Louis XVIII à son exil anglais ? Le  baron de Vitrolles, comme nous l’avons écrit, entre dans cette catégorie. Même le grand écrivain « moralisateur » qu’est  Chateaubriand s’est vu, pendant un temps, séduit par le « citoyen Premier Consul » Bonaparte71)! Notons au passage que le  phénomène de virevolte politique n’affecte pas seulement la droite mais touche également la gauche : nombreux sont les jacobins à  avoir exercé de hautes-fonctions sous l’Empire72), qui n’ont pas renié les honneurs et les faveurs du régime – des «Brutus de 93 devenus  ducs73) » murmuraient les contemporains… une figure qui correspond à merveille à Fouché.

    Par conséquent, Fouché est loin d’être le seul d’avoir trahi son prochain. Le problème avec lui, et que met en relief l’affaire du baron  de Vitrolles, est qu’il constitue plutôt un cas exemplaire, voire extrême et caricatural, de ces personnes qui, après avoir traversé tant  de régimes politiques, étaient capables de changer de posture politique pour s’adapter ; une de ces figures que les historiens  nomment joliment « girouettes politiques74) ». Notons que l’Histoire pullule de ces retournements politiques spectaculaires… tout commel’actualité.

    A nos yeux, c’est surtout la volonté de survivre dans une période difficile et trouble qui a poussé Fouché à participer à l’affaire du baron de Vitrolles. « L’intelligence, c’est la faculté d’adaptation » disait déjà André Gide. Or, c’est ce que fait Fouché : il s’adapte. « Pour survivre », le ministre cherche à « se maintenir » par tous les moyens75).

    L’adaptation a pour corollaire la lucidité, une qualité que Fouché possède : en effet, dès le début des Cent-Jours, il est parfaitement conscient que les jours du règne de Napoléon sont comptés. « Je vous dirai donc que cet homme [Napoléon] n’est corrigé de rien et  revient aussi despote, aussi désireux de conquêtes, aussi fou que jamais (…). Je vous déclare que, malgré l’assurance qu’il en a  donnée, toute l’Europe va lui tomber sur le corps ; qu’il est impossible qu’il résiste, et que son affaire sera faite avant quatre  mois76) » explique-t-il à Pasquier, le 23 mars 1815. Son constat – qui prédit au passage un Waterloo – l’amène dès lors à ménager les différents partis.

    Parce qu’il sait que Louis XVIII n’est pas assuré de l’emporter, Fouché s’emploie aussi à correspondre avec les rivaux politiques de  Napoléon : aussi bien les libéraux (par le biais de relations fidèles, les députés Manuel et Jay) qu’avec le chancelier autrichien  Metternich, le général britannique Wellington et le duc d’Orléans, exilé en Angleterre, mais possible candidat au trône de France 77)…Comme il l’a fait en 1813-1814 avec Murat78), Fouché ne compte pas se laisser enfermer par un mauvais choix politique.

    Dès lors, Fleury de Chaboulon a-t-il raison de juger Fouché comme « un traître » ? Et lorsque nous étudions l’affaire du baron de  Vitrolles, devons-nous céder à la légende noire colportée par notre auteur ? Non, ce serait là une erreur à ne pas commettre. Fouché n’est pas l’être perfide que la plume acide nous décrit ; la plume acide d’un auteur qui, par ailleurs, est trop convaincu par son idéologie  pro-napoléonienne. Fouché adopte une autre posture que l’idéologie : à l’inverse de notre auteur Fleury de Chaboulon, le ministre avait  bien entrevu la réalité historique des Cent-Jours ; il savait que Napoléon était condamné à l’échec et en intriguant dans l’affaire du  baron de Vitrolles, il n’a fait que sauver sa personne. Aussi, lorsqu’ils’en prend à Fouché, Fleury nous donne l’impression de lui reprocher  sa lucidité – une lucidité qu’à l’époque, il n’avait pas. Aveuglé par sa fidélité à Napoléon, il distille en réalité dans ses Mémoires un esprit  de rancune et d’aigreur à l’égard de Fouché. D’où la description partiale de l’affaire du baron de Vitrolles – en réalité, une intrigue  nécessaire à la survie politique – et peut-être humaine – de Fouché.

    58)Pierre-Alexandre-Edouard Fleury de Chaboulon, vol II, op.cit., p.2.  59)Ibid., p.22.  60)Ibid. p.22.  61)Ibid. p.22.  62)Ibid., p.141.  63)Etienne-Denis Pasquier, op.cit., p.310.  64)Chateaubriand, op.cit., p.344.  65)Jean Tulard, op.cit., p.14.  66)Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, Paris, Marpon et Flammarion, VIIIe volume, p.351.  67)Stefan Zweig, Joseph Fouché, Paris, Grasset, 1969, p.9.  68)Emmanuel de Waresquiel, Fouché, Les silences de la pieuvre, op.cit., p.667.  69)Jean Tulard, op.cit., p.13.  70)Patrick Facon, Renée Grimaud, François Pernot, Maréchaux et grands militaires, Editions Atlas, Paris, 2014, p.96-97.  71)Michel Winock, op.cit., p.41.  72)Jean-Paul Bertaud, op.cit., p.161-162.  73)Emmanuel de Waresquiel, op.cit., p.529.  74)Pierre Serna, « Le bal des girouettes » in L’Histoire, n°401, Juillet-Août 2014, p.52-53.  75)Emmanuel de Waresquiel, op.cit., p.529.  76)Jean Tulard, op.cit., p.325.  77)Munro Price, Louis-Philippe, Le prince et le roi, La France entre deux révolutions, Editions de Fallois, Paris, 2007, p.104.  78)Jean Tulard, op.cit., p.284.

    5. Conclusion

    La vision de Joseph Fouché et de l’affaire du baron de Vitrolles que nous dépeint Fleury de Chaboulon appartient donc bien à la légende noire du ministre de la Police. Elle n’est guère objective et se révèle grandement partiale.

    Dans une première partie, après avoir présenté l’auteur et Fouché, nous avons observé que le contexte des Cent-Jours ne pouvait que faciliter les intrigues – l’affaire du baron de Vitrolles, dans laquelle a trempé Fouché, en est une. Nous avons ensuite décrit cette affaire  tout en détaillant ses diverses conséquences. Enfin, nous avons prouvé que la vision de Fleury de Chaboulon se rapportait à la  légende noire de Fouché.

    Cependant, nous avons tenté de démontrer qu’au regard des turbulences propres aux Cent-Jours, l’objectivité s’imposait. Après  plusieurs constats, nous sommes parvenus à la conclusion qu’à travers sa description de l’affaire du baron de Vitrolles, Fleury faisait  montre à l’égard de Fouché d’un esprit de rancune. Son écrit, très idéologique, nous apparaît comme partisan ; il ne tient guère compte  ni des choix cruciaux que Fouché devait faire ni des réalités historiques profondes que Fouché avait saisies. Parce qu’il oublie  volontairement l’habileté, le sens d’adaptation et la lucidité de Fouché, Fleury contribue puissamment, à sa manière, à la « légende dorée » -  mais totalement mythique – de Napoléon.

  • 1. Berstein (Serge), Milza (Pierre) 1996 Histoire du XIXe siecle. google
  • 2. Bertaud (Jean-Paul) 1987 La France de Napoleon, 1799-1815. google
  • 3. Beugnot (Jacques-Claude) 1866 Memoires du comte Beugnot, ancien ministre (1783-1815), publies par le comte Albert Beugnot, son petit-fils google
  • 4. Boudon (Jacques-Olivier) 2003 Histoire du Consulat et de l’Empire,1799-1815. google
  • 5. Boudon (Jacques-Olivier) 2006 La France et l’Europe de Napoleon. google
  • 6. Bourachot (Christophe) 2014 Napoleon, La derniere bataille, 1814-1815,Temoignages. google
  • 7. Chateaubriand (Francois-Rene de) 1973 Memoires d’outre-tombe. google
  • 8. Damamme (Jean-Claude) 2003 La bataille de Waterloo. google
  • 9. De La Maisonfort (Marquis) 1998 Memoires d’un agent royaliste sous la Revolution, l’Empire et la Restauration, 1763-1827. google
  • 10. De Waresquiel (Emmanuel) 2014 Fouche, Les silences de la pieuvre. google
  • 11. De Waresquiel (Emmanuel) 2006 Talleyrand : Le prince immobile. google
  • 12. De Waresquiel (Emmanuel), Yvert (Benoit) 2002 Histoire de la Restauration, 1814-1830. google
  • 13. Facon (Patrick), Renee Grimaud, Francois Pernot 2014 Marechaux et grands militaires. google
  • 14. Fleury de Chaboulon (Pierre-Alexandre-Edouard) 1820 Les Cent-Jours, Memoires pour servir a l’histoire de la vie privee, du retour et du regne de Napoleon en 1815. google
  • 15. Lentz (Thierry) 2002 Nouvelle Histoire du Premier Empire, Napoleon et la conquete de l’Europe. google
  • 16. Lever (Evelyne) 2012 Louis XVIII. google
  • 17. Michelet (Jules) Histoire de la Revolution francaise. google
  • 18. Pasquier (Etienne-Denis) 1894 Memoires du chancelier Pasquier : histoire de mon temps, publies par M. le duc d’Audiffet-Pasquier. google
  • 19. Price (Munro) 2007 Louis-Philippe, Le prince et le roi, La France entre deux revolutions. google
  • 20. Robert (Adolphe), Cougny (Gaston) ≪ Pierre, Alexandre, Edouard Fleury de Chaboulon, Mandats a l’Assemblee nationale ou a la Chambre des deputes ≫ in Dictionnaire des parlementaires francais de 1789 a 1889 google
  • 21. Tulard (Jean) 1998 Joseph Fouche. google
  • 22. Tulard (Jean) 1987 Napoleon ou le mythe du sauveur. google
  • 23. Tulard (Jean), Yvert (Benoit) 1990 La Contre-Revolution, origines, histoire et posterite. google
  • 24. Winock (Michel) 2001 Les voix de la liberte, Les ecrivains engages au XIXe siecle. google
  • 25. Zweig (Stefan) 1969 Joseph Fouche. google
  • 26. Lignereux (Aurelien) 2014 ≪ Il revient ! Qu’en pensent les Francais ? ≫ in L’Histoire n°401 P.40-41 google
  • 27. Serna (Pierre) 2014 Le bal des girouettes ≫ in L’Histoire, n°401 P.52-53 google